• cchumanity

Hum'Animation : vidéos motion design Gobelins | "Géna" de Zoé Landron et "Muette" de Yuna Toury

Publications du 18 septembre 2022.

Productions motion design à but pédagogique visant à sensibiliser à la santé mentale et au bien-être psychosocial dans le secteur humanitaire.

Vidéos motion design réalisées à partir des textes de Géna Benavente et Linda Rieu.

Moi, Géna, 20 ans et fille d’un travailleur humanitaire Texte de Géna Benavente


Dans ma tête, je revois le dernier carton emballé, la dernière valise cadenassée et les dernières décorations de la fête d’au revoir qui bougent au gré du vent chaud. Le trajet vers l’aéroport n’a jamais été facile, on ne s’y habituait jamais réellement. Assise dans la voiture familiale, je me souviens d’un dernier au revoir par la fenêtre, puis j’ai fermé les yeux. J’ai repensé à l’école, aux maisons de mes amis et aux lieux que nous avons souvent côtoyés ensemble. Pour moi, c’était le même trajet qui se répétait inlassablement dans les différents pays où papa était déployé en mission. Être l’enfant d’un travailleur humanitaire impliquait nécessairement de s’adapter à cette instabilité géographique, mais parfois s’adapter n’était pas suffisant, parfois les souvenirs de nos vies antérieures me submergeaient, faisant remonter les larmes, et le visage de mes anciens amis s’enchaînaient dans mon esprit, laissant place à une nostalgie envahissante et silencieuse. Oui, les adieux n’ont jamais été faciles. J’aurais aimé dire que je me suis habituée, mais ce n’était pas toujours le cas.


Depuis ma naissance en France, j’ai vécu comme une nomade. À l’âge de 20 ans, j’ai déjà vécu dans huit pays différents : en Guinée, en Ouganda, en Jordanie, au Niger, au Soudan, en République Démocratique du Congo et au Kenya. Cela fait maintenant quelques années que je vis à Lyon pour faire mes études supérieures, et cette sédentarité est à la fois réconfortante et étrange. Avec une vie en perpétuel mouvement, je ne m’étais jamais vraiment questionnée sur ce que cela allait engendrer ou impliquer pour moi dans l’avenir, sur les plans personnel, professionnel et émotionnel. Je savais juste que c’était ainsi et je n’en espérais pas autrement. À une époque, je crois que cela m’aurait semblé étrange, voire suspect, de rester plus de deux ans au même endroit, mais comme nous n’en savions jamais rien, nous profitions simplement de découvrir notre nouveau « chez nous », tout en rêvassant de l’ancien et en anticipant sur le suivant.


Je reconnais volontiers les avantages de ces voyages d’un pays à l’autre et ce que cela m’a amené personnellement : l’adaptabilité, l’ouverture d’esprit, la découverte de diverses cultures, l’apprentissage de langues différentes, et bien sûr, la découverte de paysages fantastiques. Je me souviens de la chance d’avoir fait du bateau en Guinée, de m’émerveiller devant la savane en Ouganda et au Kenya, de marcher dans le Wadi Rum de Jordanie avant de vivre dans le sable du Niger, de voir les pyramides du Soudan et les forêts du Congo. D’un autre côté, je réalise aussi que cette vie de nomade comporte son lot de désagréments comme : les défis qu’il y a de se construire d’un pays à l’autre, la relation d’instabilité que l’on peut développer avec autrui et la notion d’amitié avec une date d’expiration, une éducation en pointillée, de vivre dans des zones de conflit, de n’avoir aucun sentiment d’appartenance à un lieu, sans compter l’impact certain sur ma santé mentale.

Pour autant, j’ai eu la chance d’avoir des parents extrêmement communicants qui m’ont toujours impliqué dans tous les processus de déménagements, c’est pourquoi je ne me suis jamais sentie « traînée comme un paquet ». Leur consultation, leurs explications et leur volonté de m’inclure dans tous les choix de déplacements ont été essentielles à ma stabilité psychologique.


C’est cette vie de nomade qui m’a permis de me positionner dans mon choix de carrière professionnelle et d’embrasser des études universitaires en psychologie, comme une évidence.


Aujourd’hui, mon père est toujours travailleur humanitaire, il est toujours aussi intègre, bienveillant et profondément habité par des valeurs d’humanité. Il a fondé sa propre organisation humanitaire, et dans son avion, il survole la Méditerranée pour secourir les bateaux de migrants en perdition. On a d’ailleurs récemment fait appel à ses compétences logistiques pour la gestion de convois en Ukraine.


Si plus jeune, je m’inquiétais beaucoup pour lui, j’éprouve aujourd’hui beaucoup de fierté et d’admiration, et à mon niveau, j’ai envie de suivre sa voie pour travailler dans le même secteur.


Bien que mon frère, ma mère et moi ayons définitivement posé nos valises en France, mon point d’ancrage reste l’Afrique, l’Ouganda, pays de ma mère et où la majorité de ma famille demeure encore. Alors que je m’emmitoufle dans ma doudoune et resserre mon écharpe autour du cou pour me protéger du froid européen, mon cœur et mon âme ressentent la chaleur et la brise du pays, toujours et encore.


Être l’enfant d’un travailleur humanitaire est une expérience enrichissante, certes difficile pour une petite fille en plein développement social, mais une expérience qui m’a fait grandir, qui m’a apporté une grande maturité et qui m’a fait développer une forte identité multiculturelle.

Être l’enfant d’un travailleur humanitaire, c’est finalement être un enfant d’ici, et d’ailleurs, c’est finalement être un enfant du monde qui saura vivre ici et là-bas.



La muette – Texte de Linda Rieu


Elle avait été trouvée dans la rue un matin, rejetée par la marée humaine comme un déchet par les flots. Personne ne savait rien d’elle, ni son nom, ni sa famille, ni son quartier, ni son village. Elle avait semble-t-il tout juste vingt ans, sans pouvoir l’affirmer, peut-être était-elle encore mineure. L’équipe « outreach » avait été appelée pour venir la chercher. Ce groupe expérimenté composé d’hygiénistes, d’un médecin et d’un promoteur de la santé, intervenait chaque jour en première ligne pour répondre aux alertes Ebola dans les communautés. Ils l’avaient découverte couchée au sol, presque inconsciente, le visage recouvert par endroits de latérite, sa jupe de coton wax déchirée en lambeaux. Une belle clocharde au bois dormant... Devant la foule, les hygiénistes s’étaient habillés, lentement, concentrés sur leur procédure comme à l’habitude. Elhadj, en charge de la sensibilisation, discutait avec les chefs de quartier. Aucun ne reconnaissait cette fille comme l’une de leurs enfants. Le mystère qui l’entourait faisait naître les plus vives discussions à son égard. Certains affirmaient qu’elle avait été jetée ici pour éloigner la maladie et la malédiction de sa région d’origine. D’autres encore, qu’elle était une prostituée qui avait juste dû mal finir sa dernière nuit. Nous ne pouvions rien savoir et son état ne lui permettait pas de nous aiguiller davantage. Seul le léger filet de sang coulant de sa narine nous avait poussé à intervenir, personne ne voulait l’approcher et nous ne pouvions de toute façon pas écarter le risque qu’elle soit porteuse du virus.


En combinaison jaune, les hygiénistes l’avaient donc portée lentement, ils l’avaient installée dans l’ambulance pick-up comme une marionnette désarticulée. Elle était arrivée ainsi au triage du centre, fébrile et incapable de marcher. Chaque geste vers elle était un risque pour celui qui voulait lui porter assistance. Il avait donc fallu pour mes collègues revêtir de nouveau une combinaison afin de l’emmener en « zone des suspects ». Là-bas, l’équipe médicale avait pris le relais, lui apportant les premiers soins pour tenter de la maintenir en vie. Elle était restée quelques heures seule dans un box jusqu’à qu’un psychologue l’informe de sa contamination au virus Ebola. L’annonce de la nouvelle n’avait déclenché aucune expression. D’autres agents l’avaient transférée dans la zone des contaminés, elle avait été installée dans une chambre aux murs de ciment située en recoin du couloir principal. Avec le temps, nous savions pressentir ceux qui avaient déjà basculé vers une irréversible décadence.


Un premier jour passât, la jeune inconnue n’avait toujours pas prononcé un seul mot, elle n’en avait sans doute pas la force. Les docteurs et infirmiers venaient lui rendre visite à chaque tournée, poursuivre les traitements, lui faire sa toilette et tenter de la nourrir. Les hygiénistes passaient nettoyer ses affaires, sa chambre et son seau. Les malades les mieux portants étaient aussi là pour veiller sur elle, comme sur tous ceux qui n’avaient pas encore réussi à sortir des griffes de l’affection. Elle ne parlait toujours pas et les jours passaient. Deux, puis trois... Au quatrième, son regard sombre commença à se poser sur Brian, le responsable médical du centre. Une lueur fébrile venait de naître qui s’attisait peu à peu à mesures des visites de l’expatrié hindo-américain à son chevet. Elle ne voyait pourtant de lui que les yeux derrière les lunettes en plastique et son prénom écrit au feutre indélébile sur la cagoule. « BRIAN », cinq lettres qui semblaient la retenir au monde. Nous avions compris l’importance pour elle de le voir, il passait plus souvent, ne cessant de lui parler à travers le masque. Elle paraissait comprendre mais ne répondait jamais. Nous en avions conclu qu’elle était muette.


Deux semaines s’étaient écoulées quand la nouvelle de sa rémission arriva. Elle était guérie mais l’équipe psy ne savait pas comment gérer sa sortie : qui prévenir ? Où la ramener ? Comment laisser une jeune fille sans parole retrouver la fureur de la ville ? Brian l’accompagna pour effectuer les derniers gestes avant de quitter définitivement la zone à haut risque. Une douche de solution chlorée, de nouveaux vêtements que nous avions choisis pour elle puis le sas de décontamination. Nous attendions tous la muette de l’autre côté de la barrière. A son franchissement et à nos oreilles ébahies, elle se mit à hurler. Il ne s’échappait pas de sa gorge un râle ni une complainte, non le son n’était pas de ce registre. Nous assistions plutôt à la renaissance d’un chant, plus encore d’un souffle. Elle clamait sa fureur d’être en vie. Un cri à s’en percer le cœur. Tenace, agrippée aux interstices des murs de silence, contre toute attente, son âme avait tenu bon face au désespoir, elle était debout. La clameur animale laissa place à un déluge de paroles. Après tant de temps à s’extirper de la mort, nous ne savions plus bien ce que notre oubliée du destin venait de retrouver en premier : la voix ou la mémoire.


Elle se mit à raconter tout ce qu’elle savait d’elle avant de tomber malade. Son prénom, sa maison, son école, sa grand-mère. L’histoire se retissait, les morceaux d’existence revenaient se coller les uns aux autres. Nous savions maintenant où la ramener et auprès de qui. La suite ne s’annonçait pas forcément facile ; comme tous les survivants d’Ebola, elle subirait sans doute le rejet, la stigmatisation des siens et une chance de survie moindre dans les premiers temps de son nouveau futur.

Mais après avoir surmonté la montagne que nous jugions pour elle trop grande, comment ne pas croire qu’elle arriverait à franchir cette prochaine épreuve ?

La vitalité se terre parfois dans la plus fragile des apparences. Au moment de quitter l’hôpital, elle nous adressa un dernier au revoir, elle offrit un sourire complice à Brian et s’éloigna bientôt pour retrouver qui elle était.

11 views0 comments