• cchumanity

Hum'Animation "Première mission" de Félix Bonjour - Récit de Fanny B. | École Gobelins & CCH

English version in blue

CoCreate Humanity remercie chaleureusement Fanny B. pour sa participation au projet pédagogique Hum'Animation avec l'École Gobelins à Paris.


Découvrez son récit et la réalisation tout en finesse, tout en poésie de Félix Bonjour.


Première missionTexte de Fanny B.


C’était en Afrique. Je suis alors responsable de programme de santé mentale pour les victimes des conflits armés. La bénévole locale que je supervise, et qui assure la prise en charge psychosociale dans l’hôpital, m’appelle : « Fanny, nous avons un cas difficile, pourrais-tu venir voir le patient ? ».

J’enfile alors ma « cape de super humanitaire » et vole sauver le monde.


Le patient est un enfant de 13 ans, il est reçu par notre équipe en tant que blessé de guerre. Au milieu des combats, il a été touché par balle, au niveau de la mâchoire, et celle-ci lui a troué sa joue. Le visage difforme, il est en attente d’une chirurgie.

L’enfant révèle à l’agente psychosociale qu’il est membre d’un groupe armé. Kidnappé à l’âge de 12 ans, sur le chemin de l’école, il serait depuis, chargé de porter le « grigri » qui aurait le pouvoir de protéger le groupe durant les combats. Assurée qu’il est désormais entre de bonnes mains, j’interroge sa volonté de quitter le groupe armé. Son attitude et sa posture changent drastiquement. L’enfant n’a désormais d’enfant que sa petite taille. Dans un discours d’homme affirmé, il me soutient que cela n’est pas une option, il est l’élément essentiel au groupe en tant que « grigri », car grâce à lui les combattants peuvent échapper aux balles.

Je pense intérieurement : « Tu parles bien de ce groupe qui t’a envoyé au combat, au milieu des balles qui t’ont défiguré ? Il semblerait que tes supers pouvoirs n’aient pas fonctionné ».

Quand l’enfant me dit ceci : « C’est ma faute. Le chef m’avait bien averti de ne pas manger de nourriture la veille des combats car ça annule les pouvoirs. Mais j’avais trop faim… ».

Au fil de la conversation, un sentiment de confiance s’installe et l’enfant se confie sur ses appréhensions s’il devait rentrer au village. Qu’adviendrait-il ? Il serait probablement un poids supplémentaire pour sa mère, alors qu’ici, il est assuré d’avoir un repas tous les uns ou deux jours. Il se dit que, qui sait, peut-être que dans quelques années il pourrait amasser assez d’argent pour construire une maison à sa mère. Cette ambivalence, entre son attachement auprès de ce groupe armé et ses craintes de retourner « chez lui », était déstabilisante.

Je sens mes tripes se tordre et mon cœur se serrer. Mon corps semble rester droit, pendant que mon être s’écroule. Je suis décontenancée face à cette autre réalité qui vous éclate en pleine figure.


Comment le raisonner ? Où est la raison ? Qui a raison ?

Croit-il vraiment en ses supers pouvoirs, ou veut-il s’en convaincre, comme un bouclier contre ce monde cruel ? Est-ce une armure qui le protège dans l’adversité ? Qui suis-je pour remettre cela en question ? Je m’interroge sur ce cours que j’aurais séché sur les bancs de l’université, sur l’enfant soldat qui ne voulait pas être sauvé. Quelle guideline indique les réponses à lui apporter ?

Je repense à cette femme, échappée des groupes armés, qui se retrouve aujourd’hui stigmatisée et rejetée dans un camp de réfugiés, en ayant à charge les enfants issus de ses multiples viols, qui nous a dit : « Si j’avais su ce qui m’attendais, je ne me serais jamais échappée ». Quelle est la procédure à appliquer dans ce genre de situation, comment trouver les bons mots ?

« On est bien peu de choses ».


Pourtant, face à ce sentiment d’impuissance et de profonde humilité, je suis époustouflée par leur résilience. Cette résilience qui est ma source de motivation et d’inspiration.


Je me remémore les sourires de ces femmes qui nous remercient chaleureusement de les avoir écoutées au fil des sessions. Je pense à cette femme qui a fait trois jours de marche depuis son village, à travers la forêt, et qui sans dire un mot, s’écroule en pleurs et s’endort à bout de larmes dans notre centre d’accueil qui représente vraisemblablement le seul endroit où elle se sent enfin en sécurité. Je pense à cette femme aux idées suicidaires qui a fui son village et sa famille, humiliée et stigmatisée par le viol subit sous les yeux de son fils, et qui, après plusieurs séances, retrouve le courage de retourner auprès de ses enfants et de reprendre sa place de mère. Et enfin, j’ai en mémoire la bravoure des volontaires, des agents psychosociaux avec qui nous travaillons, et qui leurs sont tous les jours dédiés. C’est ce qui nous lie, d’humain à humain, de cœur à cœur.


Fin de mission. Et, il y en aura bien d’autres.

Il y aura d’autres prochains départs en terre inconnue.

Je me demande où iront ces histoires déchirées, ces destins abandonnés, ces vies volées ? Quel rapport, quelle statistique, quel indicateur leur rendra-t-il hommage ?


Je raccroche mon dossard et je remets « ma cape » à toutes ces victimes, à ces survivants et aux volontaires à leurs côtés. Aux « vrais supers héros ». À ceux qui restent.


***************


CoCreate Humanity warmly thanks Fanny B. for her participation in the Hum'Animation pedagogical project with the École Gobelins in Paris.


Discover her story and Félix Bonjour's subtle and poetic direction.


First mission - Text by Fanny B.


It was in Africa. I was in charge of a mental health program for victims of armed conflicts. The local volunteer I was supervising, who was in charge of psychosocial care in the hospital, called me: "Fanny, we have a difficult case, could you come and see the patient?

I put on my "super humanitarian cape" and flew to save the world.


The patient is a 13 year old child, he is received by our team as a war wounded. In the middle of the fighting, he was hit by a bullet in the jaw, which pierced his cheek. His face is deformed and he is awaiting surgery.

The child reveals to the psychosocial worker that he is a member of an armed group. Kidnapped at the age of 12, on his way to school, he would be in charge of carrying the "grigri" that would have the power to protect the group during the fighting. Assured that he is now in good hands, I question his willingness to leave the armed group. His attitude and posture change drastically. The child is now only a small child. In the speech of an assertive man, he tells me that this is not an option, he is the essential element of the group as a "grigri", because thanks to him the fighters can escape the bullets.

I think inwardly: "Are you talking about that group that sent you into battle, amidst the bullets that disfigured you? It seems that your super powers didn't work.

When the child said this to me: "It's my fault. The chief had warned me not to eat food the day before the fight because it cancels the powers. But I was too hungry...".

As the conversation progresses, a feeling of trust is established and the child confides in us about his apprehensions if he were to return to the village. What would happen? He would probably be an extra burden for his mother, whereas here he is assured of a meal every one or two days. He thinks that, who knows, maybe in a few years he could raise enough money to build his mother a house. This ambivalence, between his attachment to this armed group and his fears of returning "home," was unsettling.

I feel my gut twist and my heart clench. My body seems to stay upright, while my being collapses. I am disconcerted by this other reality that blows up in your face.


How can I reason with him? Where is the reason? Who is right?

Does he really believe in his superpowers, or does he want to convince himself of this, as a shield against this cruel world? Is it an armor that protects him in adversity? Who am I to question this? I wonder about that course I would have skipped in college, about the child soldier who did not want to be saved. What guideline points to the answers?

I think of this woman, who escaped from armed groups, and now finds herself stigmatized and rejected in a refugee camp, with the children of her multiple rapes in her care, who told us: "If I had known what was waiting for me, I would never have escaped. What is the procedure to apply in this kind of situation, how to find the right words?

"We are very few things".


Yet, in the face of this feeling of helplessness and profound humility, I am blown away by their resilience. This resilience that is my source of motivation and inspiration.


I think back to the smiles of these women as they warmly thank us for listening to them throughout the sessions. I think of the woman who has walked three days from her village through the forest and without saying a word, breaks down crying and falls asleep in our drop-in center, which is probably the only place where she finally feels safe. I think of the woman with suicidal thoughts who fled her village and her family, humiliated and stigmatized by the rape suffered in front of her son, and who, after several sessions, finds the courage to return to her children and to resume her place as a mother. And finally, I remember the bravery of the volunteers, the psychosocial agents with whom we work, and who are dedicated to them every day. This is what binds us, from human to human, from heart to heart.


End of mission. And there will be many more.

There will be other departures to unknown lands.

I wonder where these torn stories, these abandoned destinies, these stolen lives will go? What report, what statistic, what indicator will honor them?


I hang up my bib and hand over "my cape" to all these victims, to these survivors and to the volunteers at their side. To the "real superheroes". To those who remain.


5 views0 comments