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Hum'Animation : Dissociation | Vidéo motion design de Stéphania de La Chauvinière | École Gobelins

En la mémoire de Daniel qui a soutenu CoCreate Humanity dès sa création en 2019.

English version in blue.


Hum'Animation : Dissociation, sur la base d'un extrait du livre "J'ai failli y laisser mon âme" du Dr. Daniel Dufour - Flashback à Londres, les Éditions de l'Homme | Vidéo motion design de Stéphania de La Chauvinière, étudiante de 3ème année Graphisme Motion Design à Gobelins, l'école de l'image.


Vidéo à but pédagogique pour sensibiliser à la santé mentale et au bien-être psychosocial dans le secteur humanitaire. Une production sera partagée tous les 17 du mois.

En la mémoire du Dr. Daniel Dufour qui a soutenu CoCreate Humanity dès sa création en 2019 : "C'est parce que vous êtes complètement fous de vous lancer dans une telle initiative que je vais vous soutenir".


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Hum'Animation: Dissociation, based on an extract from the book "I almost lost my soul" by Dr. Daniel Dufour - Flashback in London, les Éditions de l'Homme | Motion design video by Stéphania de La Chauvinière, a 3rd year Graphic Motion Design student at Gobelins, school of image.


Educational video to raise awareness of mental health and psychosocial well-being in the humanitarian sector. A production will be shared every 17th of the month.

In memory of Dr. Daniel Dufour who supported CoCreate Humanity from its inception in 2019: "Because you are completely crazy to embark on such an initiative I will support you".


Voix-off | Voice over : Adrien Le Ray

Musique | Music : Quentin Kayser

English subtitles available (YouTube settings).



Flashback à Londres – Extrait de « J’ai failli y laisser mon âme » du Dr. Daniel Dufour – Les Éditions de l’Homme 2018 (pages 170-177).


En juillet 1986, après 6 ans passés à parcourir la planète pour le compte du *CICR, j'ai pris une année sabbatique. J'avais le projet d'aller étudier à Londres, dans une école réputée, la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Le CICR s'était engagé à payer cette année d'études, car un médecin détenant un master dans cette discipline serait un plus pour l'organisation. Il fallait toutefois que je sois admis à cette école, ce qui n'était pas gagné. En effet, des centaines de personnes soumettaient chaque année leur candidature, mais seulement une trentaine étaient choisies sur des critères assez obscurs aux yeux des observateurs. J’ai eu la chance d'être sélectionné, alors que les CV de certains autres postulants me semblaient nettement plus impressionnants que le mien. J'en ai été satisfait, à défaut d'en être content ou fier, car mon état d'esprit n'était plus à la joie depuis longtemps. Je n'ai pas trop compris les raisons qui m'avaient valu d'être retenu, mais quoi qu'il en soit, la décision de l'école faisait parfaitement mon affaire.


Après quelques semaines de vacances passées avec ma famille, que je retrouvais chaque fois avec le sentiment de revenir aux sources, je me suis retrouvé seul à Londres pour entreprendre ces études postdoctorales, en anglais, évidemment. En parallèle, j'avais eu l'idée de me lancer avec quelques collègues dans la rédaction d'un manuel de chirurgie de guerre pour le compte du CICR qui m'avait donné carte blanche. J'avais donc pris contact avec des chirurgiens de guerre de haute volée, qui avaient tous une expérience importante dans le cadre des actions du CICR et qui occupaient des postes clés, bien souvent dans la hiérarchie militaire de leurs pays respectifs. Le travail de coordination et d'édition exigeait beaucoup de temps, mais les liens qui nous unissaient (car nous avions œuvré dans les mêmes actions) m'apportaient beaucoup de bonheur.


J'étais donc à Londres, au calme pour la première fois depuis plusieurs années, dans un lieu superbe situé derrière Victoria Station. Je travaillais beaucoup, car reprendre des études après un long moment de vie active n'est pas facile. Je me plongeais dans la vie londonienne résolument urbaine, ce qui était fort agréable et me changeait de ce que j'avais vécu lors de mes séjours en Asie, en Afrique et ailleurs. Je rentrais en avion à Genève tous les 15 jours afin de retrouver mes enfants et mon épouse (…).


Je me suis plongée à fond dans ses études qui pourtant ne me passionnaient guère, car j'ai toujours eu de la difficulté avec la théorie. Mais je désirais relever le défi et me prouver que j'en étais capable. Une certaine joie de vivre me revenait petit à petit et je me gardais bien de parler de mes expériences de terrain à qui que ce soit. J'avais l'impression de réintégrer une vie civile abandonnée depuis longtemps, de vivre de nouveau une certaine routine qui me faisait du bien et me sécurisait, alors que j'avais cru détester cela et ne pas en avoir besoin (…).


Peu après une conversation avec un collègue qui participait à la rédaction du manuel de chirurgie de guerre, j'ai commencé à éprouver un malaise. J'étais seul dans mon appartement, je me sentais oppressé, la poitrine comprimée, et je transpirais beaucoup. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait ; je n'avais jamais vécu de crise d'angoisse ou d'anxiété, même aux pires moments de ma carrière. Je sentais confusément que quelque chose d'inhabituel se préparait.


Quelques minutes plus tard, des souvenirs sont remontés par vagues irrépressibles à ma mémoire : des visages, un grand nombre de visages, ceux des blessés de guerre que j'avais triés lors d'une action au Liban. Je distinguais chacun d'eux de façon absolument parfaite, avec le sentiment de les avoir regardés pendant des heures, alors qu'en réalité je ne les avais vus que quelques minutes. Je m'étonnais de la précision et de la netteté de ces visions, comme si j'avais croisé ces gens le jour précédent, alors que cet épisode s'était déroulé plusieurs années auparavant. Le silence régnait dans la pièce et je n'entendais aucun cri comme il y en avait eu au Liban. Seuls ces visages défilaient les uns à la suite des autres. L'absence de tout bruit ajoutait à l'irréalité du moment.


Ces visages ne m'accusaient de rien et me regardaient sans porter l'ombre d'un jugement. C'étaient les visages tels que je les avais vus lors du triage. Je ne peux dire combien ont ainsi défilé devant moi, mais je sais que leur nombre était impressionnant. Ils étaient là, sous mes yeux, tous vivants encore. Combien de temps cela a-t-il duré ? Je l'ignore. J'étais à la fois abasourdi, effrayé et totalement démuni. Des sons sortaient de ma gorge, qui n'étaient ni des cris ni des pleurs ; plutôt des râles, comme ceux d'une bête blessée, l'expression d'une vertigineuse souffrance qui ne semblait pas pouvoir s'arrêter. Ma poitrine et mon ventre étaient grand ouverts, j'avais l'impression d'avoir un trou béant dans le corps, insupportable, douloureux. Plus que tout, je voulais que cesse cette procession de visages, mais j'étais incapable d'y mettre fin (…).


Un soir, en rentrant chez moi après un cours, j'ai reniflé une odeur particulière dans la rue. En quelques secondes, je me suis senti de nouveau oppressé, le ventre noué, suant à grosses gouttes. J'ai immédiatement compris que cette odeur évoquait celles qui m'avaient tant marqué dans les camps de Sabra et de Chatila. Je suis rentré précipitamment afin de ne pas m’effondrer en pleine rue. Fort heureusement, cette fois-là, aucune reviviscence n'a eu lieu. Mais je me suis tout de même senti épuisé et abattu. Je suis resté prostré pendant des heures, l'esprit vide, comme si je flottais au-dessus de mon corps et que je le regardais souffrir. J'étais spectateur de la détresse de cet être, mais ne pouvais rien faire pour l'aider. Je ne ressentais aucune empathie pour lui, ni antipathie non plus. Je le voyais là, misérable, et me demandais combien de temps cette vision allait durer. Petit à petit, je suis revenu à moi et j'ai pu aller me coucher.


Le lendemain matin, je me suis levé incrédule quant à ce que j'avais vécu la veille. J'éprouvais un certain soulagement d'avoir réussi à surmonter ce mauvais moment, mais je ne suis jamais retourné dans la rue où j'avais humé cette odeur. J'ai compris, quelques mois plus tard, que ce que j'avais alors vécu s'appelle une « dissociation », autre symptôme classique du **TSPT.


*CICR : Comité international de la Croix-Rouge

**TSPT : trouble de stress post-traumatique


Text in English (DeepL translation)

Daniel Dufour_Deepl
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