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Hum'Animation | "Archivo" de Anahí Perino et texte de Pierre Micheletti | École Gobelins et CCH

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CoCreate Humanity remercie chaleureusement Pierre Micheletti, Président d'Action Contre la Faim pour sa participation au projet pédagogique Hum'Animation avec l'École Gobelins à Paris.


Découvrez son récit ci-dessous et la réalisation d'Anahí Perino.


Extrait « Une mémoire d'Indiens » – Pierre Micheletti, Éditions Parole 2018 (pages 130-133)


J’ai découvert tous ces hommes au fil des mois, leurs familles, leurs enfants. En complément des cours dispensés dans l’école paysanne, nous faisons des visites régulières dans leurs villages pour superviser et améliorer leur pratique de volontaires de santé. Les cours sont joyeux, ponctués de mauvaises blagues que je leur assène dans un espagnol encore hésitant, mais déjà plus élaboré que celui que parlent bon nombre de nos élèves... qui sont-ils vraiment ? De quels drames dans leurs villages d’origine respectifs, leur présence ici est-elle le prolongement, voire l’épilogue ? De quelles complicités peut-être ? Qui parmi eux est un mouchard de l’armée ? Qui est un membre de la guérilla ? Jamais ma maîtrise de l’espagnol ne me permettra de le savoir vraiment.

Au programme du jour : la Constitution guatémaltèque ! Que dit-elle des droits fondamentaux de chaque citoyen ? Que dit-elle du droit à la santé que l’État doit garantir à l’ensemble de la population qu’il gouverne ? C’est un cours difficile pour eux.

C’est précisément ce matin que notre visiteur inattendu a choisi pour une irruption qui nous prend de court. Il entre sans frapper, encadré par deux soldats indiens, petits et râblés, visages clos, mains crispées sur leurs fusils M16. Nous avons l’insigne honneur de recevoir le colonel Enrique Sanchez de Villalonga, patron de la base de Playa Grande. Je l’avais rencontré pour me présenter à mon arrivée comme chef de mission. Il vient ce jour-là me rendre ma politesse. Tous les paysans se sont maintenant levés. Beaucoup regardent le sol. Plus personne ne tient le mur. Leur respect est aussi palpable que la peur que, d’évidence, leur inspire notre invité surprise...

La décontraction factice du colosse tranche avec le mutisme austère de ses deux sbires. À chaque mimique qui se veut un sourire, sa mâchoire inférieure opère un mouvement qui semble la déboîter pour la projeter en avant. Il me vient à l’esprit de fugaces images du film « Les dents de la mer », quand le requin, à l’approche de ses victimes, ouvre une gueule démesurée, précédée d’un mouvement identique. L’officier me tape sur l’épaule avec familiarité. Notre différence de taille est telle que le geste paraît protecteur...


- Je viens vous remercier, docteur, pour votre présence et votre dévouement. Vous faites beaucoup pour nos pauvres paysans ! Ce sont des gens simples, illettrés : beaucoup ne sont jamais allés à l’école. Pas vrai muchachos ?


Tous répondent aussitôt en cœur, prenant une pause qui a des allures de garde-à-vous.


- Oui Colonel !

- Enfin, heureusement qu’il y a Médecins du monde et des gens généreux comme le docteur Pierre pour venir vous aider et vous apprendre, à vous si ignorants, des choses utiles pour protéger votre santé. Pas vrai muchachos ?

- Oui Colonel !

- Bien... Nous sommes dans une zone isolée, sauvage, où tout est à construire. Tout cela alors que des terroristes se cachent dans la forêt, osant même parfois attaquer mes soldats ! Mais on va s’en sortir ! Nous allons gagner sur la forêt, gagner sur ces enfoirés de la guérilla et, avec l’aide de Dieu et du docteur Pierre, vaincre les maladies ! Pas vrai muchachos ?

- Oui Colonel !

- Bon, je ne veux pas déranger davantage. C’est une visite entre amis ; nous travaillons en confiance avec le docteur Pierre ; nous nous parlons régulièrement. Il me dit tout concernant les avancées du remarquable travail que ses équipes mettent en place dans vos communautés, malgré votre ignorance. Pas vrai qu’on se dit tout docteur ? insiste-t-il en renouvelant une tape familière sur mon épaule...

Entre malaise et colère, sans rien oser laisser transparaître de cette dernière pourtant, mais après un petit temps qui fait converger vers moi tous les regards de l’assistance, je réagis :


- Bien sûr Colonel, nous travaillons en confiance. Je vous sais attentif à la situation de la population. Il est important que je vous tienne au courant de toute préoccupation grave que je pourrais avoir pour sa santé.

- Vous voyez muchachos, tout va bien ! Continuez à vous former, à travailler pour notre peuple, pour sa santé. Tenez-vous à l’écart des terroristes et de leurs mensonges ; faites votre devoir dans les milices d’autodéfense villageoises, et nous vaincrons ! Pas vrai muchachos ?


Cette fois, la pause des auditeurs est martiale : les bras sont tendus le long des corps, les bustes se redressent, emportés par l’invitation au devoir.


- Oui Colonel ! À vos ordres Colonel !


L’officier quitte la pièce. Je fais quelques pas avec lui en direction de la jeep où l’attend son chauffeur ; les deux poissons-pilotes nous ont emboîté le pas.


Quand je regagne l’ombre de la salle de cours, le silence règne encore, comme s’il fallait désormais un ordre formel pour rompre les rangs. Je décrète une pause. Tous ont besoin de souffler, et moi de réfléchir.


C’est la première fois que je vois des hommes avoir peur d’autres hommes, de façon aussi palpable ; dans des circonstances qui sortent des schémas sur lesquels se construisent mes propres peurs. Aucune menace explicite n’a été formulée. L’effet de sidération est pourtant là, face à moi. Sur le visage de ces hommes qui regardent le sol à présent, non plus moi comme à l’ordinaire. Je ne sais pas ce qui relève de la gêne, de la honte, ou d’un signe d’obéissance conforme au devoir de soumission qui vient de leur être rappelé. La violence nous entoure ; je ne la ressens pas vraiment ; je ne la côtoie pas directement. Mais elle est bien là, présente dans tous les esprits : frappant je ne sais où, je ne sais comment. Je n’en perçois que de fugaces symptômes : le passage d’un hélicoptère, la nuit, parfois suivi de tirs ou d’explosions lointaines. Un barrage de la guérilla, qui stoppe notre véhicule quelques minutes sur une piste isolée. Furtifs, inquiets : les regards disent sans équivoque qui sont les chasseurs et qui sont les chassés. Des colonnes de militaires croisées au coucher du jour, grimés, lourdement armés. Fidèles aux règles de la forêt, c’est la nuit qu’ils se mettent en quête de leurs proies.


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CoCreate Humanity warmly thanks Pierre Micheletti, President of Action Against Hunger for his participation in the Hum'Animation pedagogical project with the school of image Gobelins in Paris.


Discover his story below and Anahí Perino's realization.


Excerpt from "A memory of Indians" - Pierre Micheletti, Éditions Parole 2018 (pages 130-133)


I discovered all these men over the months, their families, their children. In addition to the courses given in the peasant school, we make regular visits to their villages to supervise and improve their practice as health volunteers. The classes are joyful, punctuated by bad jokes that I tell them in a Spanish that is still hesitant, but already more elaborate than the one spoken by many of our students... who are they really? Of what dramas in their respective villages of origin, is their presence here the continuation, even the epilogue? Of what complicities perhaps? Who among them is a snitch of the army? Who is a member of the guerrilla? My mastery of Spanish will never allow me to really know.

Today's agenda: the Guatemalan Constitution! What does it say about the fundamental rights of every citizen? What does it say about the right to health that the state must guarantee to all the people it governs? It is a difficult course for them.

It is precisely this morning that our unexpected visitor has chosen for an irruption that takes us by surprise. He enters without knocking, flanked by two Indian soldiers, short and stocky, faces closed, hands clenched on their M16 rifles. We have the honor of receiving Colonel Enrique Sanchez de Villalonga, head of the Playa Grande base. I had met him to introduce myself when I arrived as head of mission. He comes this day to return my politeness. All the peasants have now risen. Many are looking at the ground. No one is holding the wall anymore. Their respect is as palpable as the fear that our surprise guest obviously inspires in them...

The factitious relaxation of the colossus contrasts with the austere mutism of his two henchmen. With each mimicry which wants to be a smile, his lower jaw operates a movement which seems to dislocate it to project it in front. I am reminded of fleeting images from the movie "Jaws", when the shark, as it approaches its victims, opens its mouth in a disproportionate manner, preceded by an identical movement. The officer taps me on the shoulder with familiarity. Our size difference is such that the gesture seems protective...


- I came to thank you, doctor, for your presence and your devotion. You do a lot for our poor peasants! They are simple people, illiterate: many of them have never been to school. Right, muchachos?


All of them answer in unison, taking a pause that looks like standing at attention.


- Yes, Colonel!

- Well, fortunately there are Doctors of the World and generous people like Dr. Pierre to come and help you and teach you, so ignorant, useful things to protect your health. Right muchachos?

- Yes Colonel!

- Well... We are in an isolated area, wild, where everything is to be built. All this while terrorists hide in the forest, sometimes even daring to attack my soldiers! But we're going to make it! We're going to win over the forest, win over those guerrilla bastards and, with the help of God and Dr. Pierre, defeat the diseases! Right, muchachos?

- Yes, Colonel!

- Well, I don't want to disturb anything more. This is a visit between friends; we work in confidence with Dr. Pierre; we talk regularly. He tells me everything about the progress of the remarkable work that his teams are doing in your communities, despite your ignorance. Isn't it true that we tell each other everything, Doctor? he insists, repeating a familiar tap on my shoulder...

Between discomfort and anger, without daring to let anything of the latter show, but after a short time that makes all the eyes of the audience converge on me, I react:


- Of course Colonel, we work in confidence. I know you are attentive to the situation of the population. It is important that I keep you informed of any serious concern I may have for their health.

- You see muchachos, everything is fine! Keep training, keep working for our people, for their health. Stay away from the terrorists and their lies; do your duty in the village self-defense militias, and we will win! Right muchachos?


This time, the pause of the listeners is martial: arms are stretched along the bodies, busts are straightened, carried away by the invitation to duty.


- Yes Colonel! At your orders Colonel!


The officer leaves the room. I take a few steps with him in the direction of the jeep where his driver is waiting; the two pilot-fish have followed us.


When I return to the shadow of the classroom, silence still reigns, as if a formal order was needed to break the ranks. I order a break. Everyone needs to breathe, and I need to think.


This is the first time I have seen men afraid of other men, in such a palpable way; in circumstances that are outside the patterns on which my own fears are built. No explicit threat was made. Yet the effect of stupefaction is there, in front of me. On the faces of these men who are now looking at the ground, not at me as usual. I don't know what is embarrassment, shame, or a sign of obedience in accordance with the duty of submission that they have just been reminded of. Violence surrounds us; I don't really feel it; I don't encounter it directly. But it is there, present in all minds: striking I do not know where, I do not know how. I only perceive fleeting symptoms: the passage of a helicopter, at night, sometimes followed by shots or distant explosions. A guerrilla blockade, which stops our vehicle for a few minutes on an isolated track. Stealthy, worried: the looks say unequivocally who are the hunters and who are the hunted. Columns of soldiers crossed at sunset, dressed up, heavily armed. Faithful to the rules of the forest, it is at night that they set out to find their prey.

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